Sur un blog qui prétend parler du travail collaboratif, il n'est sans doute pas inutile de parler un peu du... travail. C'est même absolument indispensable pour bien cerner le véritable propos de ce que l'on nomme communément le "travail collaboratif".
Je vais bien sûr commencer par le traditionnel rappel étymologique sur le travail-souffrance !
On pourra toujours discuter sur la signification des étymologies. Toujours est-il que l'usage des mots dans l'histoire, leur évolution dans le temps et les multiples sens qu'ils portent sont autant de manifestations qui peuvent dénoter l'intelligence, populaire ou savante, d'un terme ou d'un concept.
Il est courant d'associer étroitement le terme travail, dans son sens ordinaire et moderne, à l'expérience de la contrainte et de la domination. Le mot latin tripalium étant à l'origine de tout cela... De l'époque romaine au moyen-âge, le tripalium semble bien désigner cet instrument de supplice à trois pieux utilisé pour "contenir" les esclaves insoumis. C'est de tripalium que dérive le terme travail désignant aussi l'outil de contention utilisé pour aider à la délivrance des animaux. Le dictionnaire précise également le croisement étymologique avec trabicula, petit chevalet de torture (trabiculare signfie torturer et "travailler" au sens de "faire souffrir"). Cette acception du terme travailler a bien duré jusqu'aux 12e-13e siècles. Ensuite l'usage du terme a glissé, au fil des siècles, jusqu'à notre signification plus... anodine.
Toutes proportions gardées, le travail au 21e siècle, pour nombre de salariés, n'est pas si loin des notions de contraintes (règles institutionnelles du monde du travail), de domination (rapports interpersonnels, rapports hiérarchiques), de douleur et de souffrance (tantôt physique, tantôt psychologique). Et en tout état de cause, le travail est associé à l'effort et à la peine. Evidement, quand on peut se faire plaisir au travail, les efforts et les peines sont plus faciles à endurer.
Grosso modo, le travail que nous connaissons au début de ce 21e siècle est un fait social total (c'est-à-dire universel) qui, en pratique, n'a pas du tout la même signification vécue selon l'activité que l'on a : profession libérale ou salariée, dans l'industrie, le commerce ou les services, dans les petites entreprises ou les grandes multinationales, dans le secteur public ou le secteur privé, dans le staff de direction générale ou dans les directions opérationnelles ou fonctionnelles, le management de proximité ou l'exécution de base, comme il faut bien le dire. Sans parler de la variété des métiers qui ne cesse de croître avec la spécialisation professionnelle. C'est d'ailleurs parce que les projets d'envergure réunissent autant d'acteurs issus de mondes très différents que le B-A BA de la collaboration (à savoir : la communication) pose d'emblée des difficultés. Quand on a eu l'occasion de collaborer, d'une manière ou d'une autre, à la conception/ réalisation d'un site internet ou intranet, on mesure bien la complexité de la communication entre tous les métiers impliqués (ergonomie, relation client, informatique, base de données, référencement, communication, rédaction de contenus, etc.) pour se mettre en phase sur un projet commun.
Revenons à la notion de travail. Au-delà du sens social du travail, il y a une distinction fondamentale que l'analyse du travail révèle toujours : le travail prescrit d'une part, le travail réel de l'autre. C'est bien connu : entre l'un et l'autre, les écarts sont nombreux et importants. Cet écart est irréductible. Pourquoi ? Tout simplement parce que le travail réel intègre la notion d'aléas. Le travail collaboratif est bourré d'imprévu, dû en partie (mais pas seulement) au fait que l'on travaille dans la relation. Autrement dit dans la communication, l'interaction avec l'autre ou les autres. Au-delà de ces deux premières facettes du travail, il y en a deux autres qui leur sont d'ailleurs associées : le travail réalisé et le travail vécu. Face à l'imprévu, on fait autrement que ce qui était prévu (prescrit). On bricole "pour que ça marche". Et on aboutit à un résultat qui est ce travail réalisé... finalement. Ce travail réalisé exprime ce que l'on peut désigner par la créativité dans le travail. Cette part de créativité distingue le travail prescrit du travail réel et justifie la demande d'autonomie au travail. Autonomie (initiative) au travail et écart entre prescrit et réel sont intimement liés. C'est finalement ce qui donne du sens (ou pas, selon le degré d'autonomie accordée par la hiérarchie) au travail vécu.
Cette distinction fondamentale des quatre facettes du travail est utilisée dans la Méthode MAIN pour identifier, comprendre et caractériser les situations de travail et de communication dans les processus de travail pour lesquels des pratiques collaboratives en ligne doivent être mises en oeuvre. Dans le champ d'expertise de ce qu'on appelle le travail collaboratif, on ne peut pas se limiter aux aspects superficiels de la communication entre les acteurs métiers. L'efficience des outils de communication (qu'ils soient baptisés 2.0 ou autres) repose sur cette capacité à comprendre de quel travail on parle. C'est quelque chose qui me paraît bien absent des discours réducteurs que l'on entend ici ou là et que l'on peut lire partout à longueur de pages web, sur les réseaux sociaux, les blogs, les wikis, les plateaux de travail collaboratif, les web conférences, etc.
C'est vrai que les grands prêtres du Web 2.0 (et de ses produits dérivés : Entreprise 2.0, Organisation 2.0, Management 2.0, Collaborateur 2.0... j'en passe et des meilleurs) ne prétendent plus viser la collaboration (c'est bien trop compliqué, selon eux) mais la participation (c'est bien plus facile, toujours selon eux). On verra que cette participation, outre qu'elle ne peut en aucun cas satisfaire les exigences légitimes d'un monde du travail centré sur la production matérielle ou immatérielle, est soumise à la dure loi du 90-9-1. Ceci est une autre histoire...






